LES STAVKIRKER DU SOGN
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URNES

Urnes est un hameau, presque inaccessible par voie terrestre, situé au bord d'un bras du fjord de Sogn, le plus grand de Norvège, à près de 200 km de la côte. Depuis le ferry que l'on prend à Solvorn – à une quinzaine de km au Nord-Est de Sogndal – on aperçoit l'église et les maisons semées sur la vaste prairie en pente, au pied de la montagne. Après avoir accosté, il faut marcher jusqu'au-delà du village pour atteindre la stavkirke. De cet endroit, la vue sur le fjord est très belle.

L'église a connu trois campagnes de construction. Les arbres de sa base ont été abattus entre 1129 et 1131, mais les sculptures du mur Nord sont plus vieilles d'un siècle. C'est la plus ancienne des stavkirker encore visibles en Norvège.

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A l'ouest, une galerie soutenue par huit colonnes à chapiteaux protège l'entrée. Alors que les murs Sud et Est sont couverts de planches, le mur Nord offre des chefs d'oeuvre de sculpture sur bois.

Une porte (condamnée en tant que telle en raison de son inestimable valeur artistique) en forme de trou de serrure, est ornée sur toute sa surface d'un lacis de reliefs très peu accusés.

Par contre les jambages de ce portail sont décorés de motifs profondément sculptés (à plus de 12 cm) dans le bois de pin. Un quadrupède très élancé, fin comme un lévrier, est engagé dans une bataille collective mortelle. Sa crinière est schématisée par trois boucles élégantes. Ses crocs acérés mordent une sorte de dragon, qui lui-même égorge l'animal. D'autres dragons et des serpents évoluent parmi des rinceaux.

« Pour apporter un certain ordre à ce qui risquerait autrement de donner l'impression d'une dispersion chaotique, le sculpteur a introduit un principe de symétrie limitée, sensible dans les deux dragons qui flanquent l'archivolte et qui, entrecroisant leurs cous, font passer symétriquement leur tête par-dessus la moulure. Le reste de la composition se déroule en des mouvements libres et irréguliers dessinant des lobes, et engendrant un rythme linéaire subtil aussi important que la symétrie pour équilibrer l'ensemble du portail » (Peter Anker, op.cit., p. 218).

Sur la même face, une colonne est sculptée dans un style identique. Sur toutes ces sculptures, les pleins et les déliés, les entrelacs savants, relèvent d'une parfaite maîtrise de la sculpture sur bois. Ces éléments de la face nord sont plus anciens que le reste de l'église actuelle. Ils datent sans doute du milieu du XIe siècle.

A l'intérieur, seize colonnes séparent la nef du « déambulatoire » qui l'entoure entièrement . Toutes portent des chapiteaux sculptés sur deux ou trois faces visibles de la nef. Ces faces présentent un écusson à l'intérieur duquel est gravé un relief en taille d'épargne sans modelé, comme on peut le voir sur les dessins.


BORGUND

Au sud du fjord de Sogn, en bordure de la route 16, à l'Est de Revsnes, se dresse la stavkirke de Borgund. 30 km à vol d'oiseau d'Urnes... mais à 70 km et deux ferries par la route!

C'est la stavkirke la mieux conservée de toute la Scandinavie, au point qu'elle a servi de modèle pour la restauration d'autres églises (Gol, Hopperstad, Fortun, par exemple). Elle n'a en effet subi aucune modification depuis la Réforme, ce qui est rare.

On peut y observer notamment le lien étroit entre la structure et l'aspect extérieur. Les six niveaux de toits surprennent au premier abord, mais s'expliquent très bien: galerie extérieure, bas-côtés, nef, petite tour, lanternon, pinacle.

L'église est admirablement construite pour résister à la pression des vents qui s'exerce sur la grande surface des toits, ainsi qu'au poids de la neige.

Il est particulièrement intéressant d'étudier la relation étroite entre le plan, la coupe longitudinale et l'aspect intérieur de l'église. Cet intérieur est remarquable, et Kenneth John Conant en a fait un dessin que l'on retrouve dans les meilleurs ouvrages. Cette excellente représentation de la structure interne de Borgund permet de comprendre la disposition des éléments de toutes les stavkirker.

Borgund JMJ  101 r

A l'extérieur, des croix ornent certains pignons. Ailleurs, ce sont des dragons qui lèvent leur tête vers le ciel comme pour protéger l'église contre la colère des anciens dieux. « Les croix et les têtes de dragons au sommet des pignons étaient très vraisemblablement destinés à protéger la maison de prière contre les puissances des Ténèbres. Selon des croyances communes après la suppression du paganisme, les anciens dieux se trouvaient maintenant relégués dans les régions les plus sauvages et les plus désertiques de la nature, où ils constituaient une menace constante pour le bien-être spirituel de l'humanité » (Peter Anker, op. cit., p. 232).

Une crête sculptée à jour orne le toit de la nef. Les murs de la petite tour sont également sculptés à jour. Il s'agit de copies du XVIIIe siècle. Les seuls décors et dragons d'origine sont ceux de Lom, déposés au musée de Lillehammer.

Les portails de Borgund présentent également un grand intérêt. Le portail Ouest est formé de trois morceaux:


    Remarquons que les demi-colonnes et leurs chapiteaux cylindriques ne sont pas des éléments architecturaux: leur fonction est purement décorative.

    La sculpture de ce portail est particulièrement riche. Serpents, dragons et feuillages se mêlent et forment des arabesques. L'ensemble présente une symétrie axiale. L'archivolte comporte son propre décor d'entrelacs, indépendant du reste.

    Ces sculptures des portails des stavkirker norvégiennes présentent une cohérence qui n'appparaît pas aux yeux du touriste un peu pressé... ou parfois découragé par la profusion et l'entrelacement des animaux fantastiques. Pourquoi ne pas garder sous les yeux au cours de la visite, à titre d'exemple, ce passage de l'ouvrage de Peter Anker? Il aidera à mieux regarder les autres portails au cours du voyage:

    En bas de chaque jambage, une tige végétale sort de la gueule d'un animal. Des serpents et des dragons se mèlent aux rameaux venant de la branche principale.. De plus gros dragons apparaissent au niveau des chapiteaux. Ces monstres se mordent les uns les autres.

    L'aspect est très différent de celui des motifs du mur Nord d'Urnes: le dessin est plus dense et moins travaillé en profondeur.

    Le portail Sud est plus simple. Des têtes d'animaux supportent deux colonnes,surmontées de deux lions. Les entrelacs réguliers de l'archivolte ressemblent à ceux du portail Ouest.

    L'examen de l'architecture et du décor permet de dater la stavkirke des deux dernières décennies du XIIe siècle. La dendrochronologie le confirme: les arbres utilisés ont été abattus au cours de l'hiver 1180 – 1181.

    Les éléments surajoutés (la galerie, l'abside et sa lanterne, la petite tour chevauchante) sont de style roman, bien que datant probablement du XIIIe siècle.

    HOPPERSTAD
    Située près de Vik, à proximité du fjord Sogn, à une quinzaine de kilomètres au Sud de Vangsnes, l'église a été extérieurement restaurée à la fin du XIXe siècle, en s'inspirant de Borgund et d'Urnes.

    Hopperstad 061 r

    Le portail Ouest est richement travaillé. « Une paire de dragons disposés symétriquement et allongés au-dessus de l'arc fait partie d'une composition plus importante. Un troisième monstre s'introduit au sommet de l'arc, infortunée victime de la double attaque des deux autres, et s'efforce de s'échapper vers le bas selon l'axe médian du portail, sa tête surgissant au milieu de l'intérieur de l'arc. Ce thème allait devenir le thème constant de la sculpture des portails pour un laps de temps considérable. L'archivolte est indiquée par un large ruban plat, à demi-caché sous les trois dragons qui le franchissent et sous les serpents plus petits assistant à la scène. Plus bas, près du point de départ de l'arc, une autre paire de têtes d'animaux franchit à nouveau l'archivolte, de telle sorte que la majeure partie de l'espace à l'intérieur de l'arc se trouve occupé » (Peter Anker, op. cit., pp. 406 – 407).


    FORTUN
    A l'extrémité du Lustrafjorden – le bras du Sognefjorden où se trouve Urnes – s'élevait jadis l'église de Fortun. Très mutilée, presque ruinée, méconnaissable sous les voliges (planches horizontales) dont on l'avait recouverte à la fin du XIXe siècle, il était question de la détruire. Elle fut rachetée in extremis en 1880 par un habitant de Bergen, et transportée dans son parc, à Fantoft, au sud de la ville. Là elle fut remontée et restaurée... et même transformée. Les éléments décoratifs sont copiés sur ceux de Borgund et Hopperstad. L'édifice d'origine datait de 1150, environ.
    En 1992, un groupe sataniste l'incendia entièrement: c'était le 6 juin à six heures du matin (666 pour évoquer le chiffre de la Bête, dans Apocalypse XIII, 16-18). Il s'agissait de commémorer le pillage du monastère de Lindisfarne (6 juin 793) qui, traditionnellement, marque le début de l'ère viking. L'église a été reconstruite à l'identique en 1997.
    Son intérêt est surtout de permettre de bien observer les structures des fondations caractéristiques des stavkirker norvégiennes..

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    LOM
    L'église de Lom se trouve dans le bourg, au Nord-Est de Fortun, à l'Ouest d'Otta. Dédiée à sainte Marie, saint Jean-Baptiste et saint Olaf, c'est la stavkirke sur laquelle on possède le plus de documents médiévaux.

    L'église a subi quelques transformations aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais sans que les parties essentielles soient dénaturées. Et même les ailes ajoutées au XVIIe siècle obéissent aux principes de construction des stavkirker romanes: les panneaux verticaux sont insérés dans des poteaux corniers et dans des sablières hautes et basses.

    Le faîtage originel a été déplacé au musée de Lillehammer et remplacé par une copie à l'identique.

    Cette tête de faîtage et ce dragon sont d'autant plus précieux que ce sont les seules pièces authentiques d'une telle décoration de toit que l'on possède. Le faîtage est ajouré, sculpté de tiges végétales et d'arabesques. Le dragon est très finement sculpté et possède un intéressant modelé que l'on ne retrouve pas souvent ailleurs.

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    VÅGÅ et GARMO
    Entre Lom et Otta, la stavkirke de Vågå, dédiée à saint Pierre a été entièrement reconstruite en 1626-1627. Comme pour l'église de Lom, on lui a alors ajouté des transepts. Son intérêt vient de ce qu'elle possède des éléments sculptés provenant d'une église en bois romane aujourd'hui disparue. Ses deux portails méritent la visite.Vagamo 011r

    Située jadis entre Lom et Vågå, l'église de Garmo fut entièrement démolie en 1882, et les éléments en ont été dispersés. Dans les années 1920 le conservateur du musée de Lillehammer a fait construire une stavkirke dans le parc folklorique et y a intégré les pièces retrouvées de l'église de Garmo.

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    Des documents précisent que saint Olaf est à l'origine de la construction d'une stavkirke à Garmo, ce qui est confirmé par un manuscrit du début du XIIIe siècle: « Lorsque le roi saint Olaf vint évangéliser Lom, il donna à Thorgeir l'Ancien, de Garmo, le lac appelé Thessungr et tout ce qu'il contenait, s'il adhérait à la foi et faisait ensuite élever une église sur son domaine ». Saint Olaf étant mort en 1030, les éléments sculptés dateraient donc du début du XIe siècle.