UNE NOUVELLE SPIRITUALITE LAÏQUE POUR NOTRE TEMPS :
une doctrine du salut en restant dans l'humain
selon Luc Ferry
______________


page8-1004-full
Touchante tendresse d'un couple.
Eglise Saint-Pierre, AULNAY-de-SAINTONGE, XIIe siècle ( Charente-Maritime )


. Le philosophe Luc Ferry est de ceux qui proposent, pour nos temps démocratiques, une forme laïque de spiritualité ancrée non plus dans un dogmatique et lointain ailleurs mais dans le seul humain.
Pour définir une vie bonne l'homme doit parvenir à la sagesse, sans passer par Dieu, sans passer par la foi avec les seuls moyens à sa disposition en assumant sa finitude par la lucidité de la raison.


♦️Vers une nouvelle vision du monde et l'émergence d'un nouveau principe de sens.
  1. * Historiquement diverses réponses ont été apportées à la question du sens de l’existence.
- Les religions qui entendent définir le sens ultime de nos vies ont le même objectif : identifier les conditions d'une vie bonne pour les mortels que nous sommes.
C
es conditions se trouvent dans l'harmonie avec les commandements divins ; les trois grands monothéismes proposent un salut avec Dieu c'est-à-dire le salut par un Autre et par la foi.

- La
perspective humaniste - fondée sur l'homme et pour l'homme - entend, en revanche, fonder seulement sur l'être humain la question du salut. La vie bonne se définit par la participation à l'histoire humaine ; la vie est en quelque sorte "justifiée" quand l'homme apporte - comme Pasteur par exemple- sa pierre à l'édifice du progrès humain.
Nombre de gens ont sacrifié leurs vies pour défendre une idée scientifique ou pour un combat politique.
La réponse humaniste à la question du sens de l’existence aspire à l’amélioration de la condition humaine. Elle veut réduire la souffrance et lutter contre l’injustice parce qu’elle pose que la vie humaine représente une fin en soi et que sa dignité mérite d’être défendue.

- Mais à suivre Luc Ferry c'est l'amour-passion qui, à l'époque contemporaine, donnerait tout son sens à nos existences.
De tout autres principes ont, par le passé, commandé l'éthique de nos ancêtres rappelle le philosophe : le Cosmos des Grecs, le Dieu des juifs et des chrétiens, la Raison et les droits de l'humanisme moderne et républicain avec ses prolongements politiques, le patriotisme, le colonialisme ou l'idée révolutionnaire. Ils furent en leur temps des motifs de sacrifices collectifs autrement plus éminents et plus prégnants que ne l'étaient les exigences de la vie sentimentale.
C'est seulement de manière tardive, dans l'Occident moderne, sous l'effet d'une histoire très singulière, celle de la famille moderne, de la naissance, puis de la généralisation du mariage librement choisi, que l'amour a remplacé peu à peu tous les autres principes pourvoyeurs de sens, toutes les autres sources de nos idéaux les plus puissants." ( 2010, p. 12)
Et l'auteur de préciser : " Nous vivons un
moment de refondation à nul autre semblable...Une sorte de révolution copernicienne qui, à la place des principes fondateurs anciens - le Cosmos des Grecs, le Dieu des grandes religions, le cogito, la raison et les droits de l'humanisme républicain-, fait de l'amour, de l'amitié et de la fraternité le nouveau socle de nos valeurs et le place au cœur de nos préoccupations ". ( 2010, p. 16 ) "...l'amour n'est plus seulement cette expérience intime et bouleversante qu'il fut très certainement depuis l'aube des temps, mais pour la première fois peut-être dans l'histoire, il est devenu le principe fondateur d'une nouvelle vision du monde, le véritable foyer qui redonne sens et réorganise aujourd'hui les valeurs qui ont nourri la civilisation européenne moderne.

Si les visions traditionnelles ont toujours leur raison d'être, il paraît à notre auteur qu'elles n'ouvrent qu'un accès de plus en plus indirect et partiel à ce qu'est l'expérience contemporaine du monde.
Les gens mènent des existences plus riches de diversité et tiraillées entre des valeurs et des aspirations contradictoires. Dans cette perspective seul un nouveau principe de sens en adéquation avec ce que les hommes pensent et vivent réellement va leur permettre de reprendre barre sur leurs destins.
Pour cela il ne faudrait pas passer par Dieu et par la foi, mais rester dans l'humain : c'est la révolution de l'amour qui s'effectue " à
bas-bruit " ( Sept. 2014, p.784 ).

Une
vie bonne c'est une vie dans laquelle il y aura eu de l'amour, heureux ou malheureux, dans laquelle l'amour aura transfiguré la vie quotidienne et aura donné un sens à l'existence.

♦️La révolution de l'amour

page8-1007-full
Le baiser.
Eglise de la Sainte Vierge, XIIe siècle, VINAX, ( Charente-Maritime ).

* Luc Ferry soutient que l'amour est devenu la première source du sens de la vie et qu'il doit être considéré comme une révolution majeure dans l'existence des Européens.
C'est une révolution qui accompagne le
passage, dans l'Europe moderne, du mariage de raison, arrangé par les parents et les villages, au mariage choisi par les jeunes gens par amour et pour l'amour.
L'auteur rappelle, à la suite des travaux d'historiens, qu'au Moyen Age la famille fondée sur le mariage n'a pas essentiellement de rapport avec l'amour, avec le sentiment. Tant mieux si cette association n'est pas exempte de tendresse mais l'union se fait sur d'autres critères soumis à la raison sociale. Ce qui justifie le mariage et la famille dans l'Ancien Régime, c'est fondamentalement le poids de la communauté, la biologie et l'économie.
Non seulement on ne se marie pas par amour en tant que tel sous l'Ancien Régime, mais on est
marié plus qu'on ne se marie par ses parents, voire à la limite dans une certaine mesure par le village. ( Janvier 2014, p.71)
L'avènement de l'amour comme seul fondement légitime des couples et des familles dépasse bientôt le cadre du mariage officiel et devient la règle de toutes les unions amoureuses, que les gens soient mariés, pacsés ou non, qu'ils soient de même sexe ou pas.

pict00225page8-1019-full

Etreinte physique à l'intérieur de la partie basse romane de la chapelle attenante ( XVIe ) à la nef. Eglise Saint-Quentin, CHERMIGNAC, ( Charente-Maritime) XIIe-XIIIe siècles.

Gros plan sur un couple très uni. Certains ont pu émettre l'hypothèse que ces deux partenaires étaient deux hommes... Eglise de MARNAY, ( Vienne ), XIIe siècle.

Par contraste avec la famille traditionnelle, le mariage d'amour est un mariage choisi par passion, en quoi il va donner une place centrale à l'amour érotique.
Fonder la famille sur l'
amour-passion c'est aussi la fonder sur un terrain terriblement fragile et instable : l'invention et la banalisation du divorce en sont des signes. L'amour-passion est à la fois le moteur du couple moderne et ce qui le fragilise, le motif principal de nos unions et la principale cause de nos divorces. Ce n'est pas parce que les valeurs familiales seraient mourantes que le nombre de divorces s'accroît, mais parce qu'elles sont fondées sur l'amour et la liberté de choix ( Septembre 2014, p. 807 ).
La
revendication du mariage homosexuel est en ce sens l'aboutissement ultime de cette histoire qui va achever de déconnecter l'union des couples d'avec les principes traditionnels, le lignage, la biologie, l'économie.
L'auteur, certes envisage d'abord cette entité qu'est le couple, mais il n'omet pas d'autres formes d'amour, d'amitié ou de fraternité, qui elles aussi contribuent puissamment à donner du sens à nos vies tout en étant à bien des égards moins difficiles et plus durables. A commencer, bien sûr, par l'amour des enfants qui est peut-être bien le seul, ou en tout cas l'un des rares à nous accompagner tout au long de la vie.
En fait,
Luc Ferry entend quelque type d'amour que ce soit : amour-passion, amour d'amitié, amour paternel ou maternel.
On serait en présence d'un nouveau visage du sacré qui bouleverserait progressivement mais radicalement l'existence des hommes.


** Le sacré dîtes-vous ?
L'auteur précise que le terme "sacré" doit être entendu, non pas simplement comme l'opposé du profane, l'élément essentiel du religieux mais plutôt dans son acception étymologique et philosophique comme " ce pourquoi on peut se sacrifier ", risquer sa vie, voire la donner.
Selon ce philosophe c'est l'amour-passion qui, à l'époque contemporaine, donnerait tout son sens à nos existences. On serait en présence d'un nouveau visage du sacré qui bouleverserait progressivement mais radicalement l'existence des hommes.
Ces valeurs pour lesquelles nous serions prêts à risquer nos vies sont évidemment ce qui donne du sens à nos vies ou donne du sens dans nos vies sans passer par une entité supposée surplomber la vie. ( Janvier 2014, p.85)
Dans l'histoire des rapports au sacré de l'humanité européenne on est mort en masse (au fil des guerres, des massacres, des épisodes révolutionnaires) essentiellement pour trois causes : pour Dieu, la Patrie ou la Révolution.
Seul l'humain, proche ou prochain, nous apparaît désormais comme sacré et non plus Dieu lui-même, encore moins la patrie ou la révolution. Qui voudrait encore, aujourd'hui, dans les jeunes générations, mourir pour Dieu, pour la patrie ou pour la Révolution ? Personne ou presque s'interroge le philosophe. ( 2010, p. 14-15 )
Nous ne sommes désormais prêts à mourir que pour des personnes humaines, et non plus pour des entités abstraites." Les seuls êtres pour lesquels nous serions prêts à mourir, à risquer nos vies, peut-être même à les donner, ce sont justement les êtres qui ont été sacralisés par l'amour". (Janvier 2014, p.78)
C'est ainsi que l'idéal de l'amour va jouer sur le plan éthico-politique, le rôle d'un principe organisateur de valeurs. On est au cœur de l'humanité affective et charnelle, pas dans l'humanité juridico-rationnelle précise Luc Ferry.p.434
La révolution de l'amour change nos pratiques et nos idéaux collectifs au moins autant, sinon davantage, que nos comportements privés.
Nos projets politiques, désormais orientés par le souci des générations futures, nos préoccupations sociales en direction des plus faibles, notre sensibilité de plus en plus grande aux enjeux planétaires, tout cela traduit, dans la vie collective, le changement de perspective porté par la révolution de l'amour.

En d'autres termes, une conception de la vie bonne sans passer par un Dieu ni par la foi, mais avec les moyens du bord, ceux d'un être humain qui se sait mortel, livré à lui-même et aux seules exigences de sa lucidité. Cela se veut une tentative d'apporter une réponse laïque à la lancinante interrogation sur la vie bonne. Il s'agit d'une définition qui ne passe ni par le salut accordé par Dieu, ni par la foi. Il s'agit de la réconciliation de l'humanité avec elle-même, mais pas de l'humanité considérée comme sujet de raison et de droit, mais aussi comme sujet de passions, d'amour et de fraternité, voire le cas échéant de haine et de conflit .( 2010, p.298 )
Le principe de l'amour-passion est ainsi posé comme idéal de l'existence quotidienne. Le but de l'existence humaine n'est nullement comme le prétendront les religions monothéistes, de gagner le salut éternel, de parvenir à l'immortalité, car, en vérité, une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'immortel ratée. Dans cette perspective, contrairement à ce que tendent à nous faire croire la plupart des religions, le but ultime de la vie n'est pas de gagner l'immortalité, pour survivre éternellement.
Le but, c'est d'abord de vaincre, non la mort elle-même, ce qui est impossible, mais les tourments que la peur de la mort nous inflige, ce qui est tout différent et suppose au contraire que l'on accepte d'abord et avant tout...la condition de mortel.
Le but, c'est aussi, une fois cette acceptation réellement intégrée dans sa conscience, de parvenir à la vie bonne sur cette terre, ici et maintenant pourrait-on dire, sans l'aide des dieux, mais par la lucidité de la raison, notre identité fondamentale d'être humain.

André Comte-Sponville, auteur qui se définit comme un philosophe " matérialiste, rationaliste et humaniste ", proche, à certains égards et notamment par son approche, de Luc Ferry, parvient à une conclusion similaire. Lui non plus ne succombe pas au désespoir de penser qu'il n'y a pas de survie après la mort ; il invite l'homme à apprendre à aimer la vie présente et à se réjouir de ce qui est.
Au total, dans ce type de spiritualité laïque, il ne s'agit pas tant de soutenir que la mort n'est rien pour l'homme mais que ce dernier doit jouer sur les seules variables sur lesquelles il peut peser et " ne pas rêver des autres". Dans cette ligne philosophique considérant qu' il n'y a pas d'éternité, il est suggéré de vivre réellement l'instant présent. Constamment emporté par la logique du désir dans une course en avant sans fin, dans une incessante recherche de consommation, l'être humain vit en permanence dans le projet qui abrite toutes les espérances. Or, dans cette perspective philosophique, seul le présent, vécu pour lui-même, sans être relativisé par le passé ou le futur, confinerait à l'éternité. Au final, " il va de soi que, pour un non-croyant, l'existence entendue globalement, n'a pas de sens, si l'on entend par là qu'elle serait suspendue à un terme extérieur qui lui assignerait une direction et un objectif ultimes. Il n'en reste pas moins que l'amour est cet absolu au sein du relatif, cette transcendance dans l'immanence, qui nous offre, ici et maintenant, un accès privilégié au sens du sens. C'est lui qui donne, sinon un sens à l'existence, du moins du sens dans l'existence. Et cela suffit à celui qui accepte...la condition de mortel ". ( 2010, p. 424 )

Conclusion
En bref, dans cet essai d'apporter une réponse laïque à la question de la vie bonne, ce sont les êtres humains eux-mêmes qui vont dorénavant servir de fondement à l'éthique et non plus la divinité.
Dans cette perspective philosophique
le genre humain ne dépendrait plus d'un divin antérieur, extérieur et englobant ; les hommes élaboreraient leurs propres règles en fonction des seuls impératifs de l'ici-bas, hors du carcan perçu comme étouffant de l'au-delà de ce monde. Ce n'est plus dans la dépendance d’un référent radical en dehors de lui et plus imposant que lui que l'homme pourrait fonder les principes d'un vivre-ensemble contemporain, mais dans sa raison et dans sa liberté, lesquelles constituent sa dignité. Que des philosophes contemporains évoquent ainsi une certaine idée de la spiritualité sans Dieu, alors que la foi révolutionnaire dans le salut terrestre n'a plus l'actualité qu'elle a pu avoir, l'intention apparaît fort louable et la démarche ne peut être que saluée en tant que telle.

Si
cette approche peut, comme toute thèse, être naturellement interrogée, il n'en reste pas moins vrai qu'elle reflète bien notre époque qui pour l'essentiel s'en tient au seul horizon du monde.
Si un des aspects de la réflexion philosophique actuelle, par exemple avec Ferry et Comte-Sponville consiste à tenter de construire les assises d'une éthique qui n'auraient plus de fondements absolus, elle n'empêchera pas, cependant, le croyant chrétien d'ancrer sa spiritualité dans la Bonne Nouvelle. C'est ce que nous rappellerons au chapitre suivant.

________________