ECONOMIE ET HISTOIRE Regards croisés, regards pluriels
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Jadis traitée de science lugubre ( CARLYLE ) l'économie se présente volontiers aujourd'hui comme la plus scientifique des sciences sociales. L'attribution, depuis 1969, d'un prix Nobel d'économie a valu à la discipline une certaine forme de consécration par rapport aux autres sciences  de la société, sans bénéficier toutefois du statut convoité des sciences de la nature. A ce titre, elle apparaît triomphante et dominatrice. Pourtant, l'accord est loin d'être total dans le monde des économistes tant sur le champ d'investigation à prospecter que sur les méthodes et les instruments d'analyse à utiliser. En partant du postulat que l'économique peut s'expliquer par l'économique, la théorie la plus influente et la plus puissante mathématiquement dans la recherche s'édifie sur une conception réductrice de l'économie et opère, ainsi, une coupure avec l'histoire et les autres sciences sociales. Pourtant, les évènements économiques se déroulant dans des lieux et temps bien précis, il existe une histoire que les économistes peuvent difficilement ignorer. Les idées économiques pouvant être également considérées comme des moyens d'appréhension et de compréhension des sociétes, la connaissance économique ne mériterait-elle pas d'être éclairée par une mise en perspective historique ? Face à la théorie économique profondément indifférente à l'histoire, d'autres analyses ne pourraient-elles pas essayer de conserver un lien entre la théorisation et le monde sensible ? Ces observations liminaires témoignent de l'importance de poser, pour la réflexion, quelques repères autour des rapports qu'entretiennent l'économie, l'histoire et la société ; mais il y a plus d'une manière, pour l'économiste, de méconnaître l'histoire. C'est pourquoi un double questionnement structure cet ouvrage : comment écrire l'histoire de l'économie politique et comment se faire rencontrer l'histoire et la théorie économique ?

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1. Dans le monde si bouleversé de cette fin de siècle, comment peut-on dialoguer de manière fructueuse avec le passé du savoir et le savoir du passé ? Les grands économistes furent les témoins, chacun à sa manière, du monde de leur époque. Si différents furent-ils par leurs caractéristiques biographiques, par leurs carrières et par leurs idées, une même passion les animait tous : la curiosité scientifique. Cependant, le retour aux textes anciens, en portant un éclairage sur certains auteurs et en privilégiant certains thèmes, ne risque-t-il pas de déboucher sur de subtiles considérations idéologiques ? En effet, le savoir économique considéré dans son histoire montre la multiplicité des points d'observation retenus, la pluralité des objets assignés à la discipline et, par suite, la diversité des méthodes à utiliser. Différentes investigations rétrospectives de la science peuvent être menées et, à cette fin, différentes questions peuvent être posées. Quelles influences guident les économistes dans le choix de leurs objets d'étude et de leurs instruments d'analyse ? Les pensées économiques ont-elles une existence et un développement autonomes ou sont-elles dépendantes des conditions de temps et de lieu qui ont permis leur émergence? Les auteurs tentent-ils avant tout de résoudre une question majeure de leur époque ? Dans ce cas l'étude est entreprise pour guider l'action. Les auteurs cherchent-ils plutôt à mettre en évidence la cohérence interne d'un ensemble de propositions ou à souligner, au contraire, leur imperfection ? Souhaitent-ils étendre et prolonger la structure théorique existante ou poser de nouvelles bases conceptuelles ? C'est alors à une oeuvre de pure analyse qu'ils se consacrent. La recherche privilégie -t- elle le niveau microéconomique ou le niveau macroéconomique et à quel degré d'abstraction s'effectue-t-elle ? Le développement de l'économie procède-t-il de manière linéaire et progressive ? Dans ce cas, le savoir économique dans son histoire apparaît comme l'exposition de phases successives par lesquelles s'opère, sur un mode de développement cumulatif, une lente maturation de la théorie économique. L'évolution de la pensée est-elle, d'un autre point de vue, vraiment une histoire, c'est-à-dire une suite de crises et de structures théoriqques distinctes, une nouvelle vision et un nouveau paradigme se substituant à l'optique et au paradigme précédents ? Dans ce cas, la définition du problème économique se trouve modifiée ; il faut découvrir les modifications et mutations qui s'ordonnent comme fondations et renouvellement des fondations. On retrouve ici l'affrontement entre interprétations continuistes ou discontinuistes de l'évolution du savoir. Quelle est la nature du passage d'un cadre d'analyse à un autre et quels facteurs permettent d'en rendre compte ? En d'autres termes, la transition doit-elle être interprétée sur le mode du simple déroulement, les pressions internes à la discipline suffisant à l'expliquer ? Ou bien, faut-il admettre le jeu d'influences extérieures au domaine disciplinaire pour rendre compte du passage d'un cadre méthodologique et analytique à un autre ? On retrouve alors l'opposition entre lectures internalistes et externalistes de l'histoire des sciences. Toutes ces questions, fortement débattues, conduisent à formuler de nouvelles interrogations. Et d'abord celle-ci : les économistes de différentes époques se posent-ils des questions identiques se rapportant à un domaine de recherche aux frontières largement circonscrites ? Ou bien l'objet d'étude se transforme-t-il en relation avec les mutations du monde économique ? La discipline elle-même en est-elle affectée ? En outre, des thèmes de réflexion et des résultats économiques ne se sont-ils pas perdus en chemin ? Méconnus à certaines époques, ils avaient été pourtant entrevus à des périodes antérieures ? Au total, on l'aura compris, il ne s'agit pas ici d'évoquer toutes les théories et doctrines économiques qui ont vu le jour, pas plus qu'il ne s'agit d'en présenter leurs divers initiateurs. Toutefois, c'est bien l'économie et son histoire qui constitue la trame de ces premières interrogations.
2. Au-delà de la réflexion précédente sur l'économie politique dans son histoire, c'est la question fondamentale des relations entre la science économique et l'histoire qu'on entend poser. Au cours de la dernière décennie, ce problème a fait l'objet de nouveaux débats. La publication d'un numéro spécial de la Revue économique ( 1991 ) : Economie et histoire, nouvelles approches, rend manifeste l'actualité de la question des rapports de l'économie à l'histoire.Un colloque tenu à Paris en décembre 1994, consacré à l'économie historique, confirme le renouveau d'intérêt des économistes pour l'histoire. Ainsi, l'économie enfonce ses racines dans l'histoire et pourtant les rapports qu'elle a toujours entretenus avec elle sont marqués du sceau de l'ambiguité. Dès l'enfance de la discipline d'abondantes controverses se sont déroulées, de façon plus ou moins spécifique, autour de l'objet et de la méthode de l'économie. Dans les milieux allemands des années 1880, la fameuse querelle des méthodes opposa les historicistes avec Gustav SCHMOLLER à leur tête aux marginalistes menés menés par Carl MENGER : quelle devait être la méthode ( inductive ou déductive ) des études économiques ? ou plus fondamentalement, qsuel devait être leur objet ( théorie des prix et de l'affectation des ressources ou lois du développement des sociétés ) ? Si on peut faire remonter le rêve d'historiciser la science économique au courant historiciste les approches a-historiques hypothético-déductives l'emporteront en fin de compte largement, mais jamais de façon complète. Un peu plus tard, aux Etats-Unis, le courant intitutionnaliste autour de Thorstein VEBLEN contestera également l'approche analytique néoclassique. Une mise en perspective historique révèle que l'inflexibilité de l'orthodoxie dominante a toujours suscité de vigoureuses protestations sous forme de pensées hétérodoxes.  C'est dire qu'entre l'histoire et la théorie économique les rapports apparaissent historiquement tumultueux ; les tentatives d'articulation se sont toujours montrées incertaines et délicates. Entre une voie étroite ou large  l'économie a semblé, à certains moments de son histoire, hésiter. Aujourd'hui, l'histoire a tranché en faveur d'une approche de type réductionniste ; la théorie pure est l'aboutissement de l'ambition ancienne de ceertains auteurs à faire de l'économie une physique sociale aux lois de caractère transhistorique. Les spécialistes de l'équilibre général ont fait de la question de la coordination d'unités élémentaires rationnelles séparées le coeur de la théorie économique pure. La méthodologie néoclassique a, depuis les années 1950, accru son caractère réductionniste en développant ses bases logiques. Elle n'hésite pas à étendre le principe de l'ajustement par les prix à l'ensemble des aspects de l'analyse économique. Tous les phénomènes de la vie économique et sociale tendent à être considérés comme des marchés où se rencontrent des offres et des demandes impulsées par des acteurs considérant les prix comme fondement de leurs évolutions comportementales. Dans ces conditions on perçoit mal ce que l'histoire pourrait apporter dans la formulation des hypothèses de la théorie économique. Pourtant, il a été souvent reconnu que l'objet d'investigation des économistes se modifie continuellement ( MARSHALL, HICKS notamment ). Pour reprendre la terminologie marshallienne, les phénomènes économiques les plus variables historiquement relèvent de la " tactique "; les plus permanents ressortent de la " stratégie ". L'auteur des Principes a donc une conception nuancée des relations histoire/économie. Pour l'économiste contemporain cela ne signifie pas que les hypothèses de l'analyse économique doivent changer au rythme de l'histoire. D'une part, tous les phénomènes ne sont pas aussi dépendants de l'histoire, et de l'autre, le caractère déductif de la modélisation n'en est pas pour autant affecté ( Richard ARENA, 1991 ). Aujourd'hui, comme hier, toute tentative de rapprochement entre histoire et économie semble devoir se heurter assez rapidement à de sérieuses difficultés. Le programme de recherche régulationniste contemporain, dans sa tentative d'analyser comment changent les institutions d'un ordre socio-économique, en est un bon exemple. Malgré la coexistence peu pacifique entre les champs d'investigation l'économie peut-elle oublier totalement qu'elle s'inscrit dans l'histoire ? De nouvelles rencontres ne sont-elles pas, malgré tout, à rechercher entre les deux territoires ? La mise en perspective des relations histoire/économie s'avère encore utile aujourd'hui, non seulement parce qu'elle permet d'éclairer l'évolution de la discipline mais aussi parce qu'elle permet de mieux saisir l'originalité des enjeux de la période présente. En effet, si la rencontre de l'histoire et de l'économie n'est pas nouvelle et si la cohabitation a toujours été délicate entre les deux domaines du savoir, tout dialogue est-il complètement à exclure? Le présent travail, modeste par sa forme et ses limites, entend poser quelques jalons dans l'immense champ des pensées économiques et des rapports non dépourvus d'ambiguité entre l'histoire et l'économie.La modestie de ce qui n'est qu'une esquisse à vocation pédagogique, n'exclut pas pour autant une certaine ambition . En effet, ces essais entretiennent celle d'apporter les premiers éléments d'une culture économique ; tâche qui apparaît d'autant plus nécessaire que l'économie d'intention scientifique revêt un caractère toujours plus formalisé et mathématique. Avoir la mémoire de sa discipline n'apparaît pas inutile dans un corps de connaissances  désormais situé aux frontières des sciences sociales et des sciences exactes. Au total,deux axes directeurs structurent ce travail. D'abord, un voyage dans l'économie politique et son histoire est effectué ; les problèmes et les méthodes de l'histoire des pensées économiques sont évoqués (partie 1 ). Ensuite, une mise en perspective des relations heurtées entre histoire et économie est opérée (partie 2 ). Faut-il, enfin, rappeler que tout comme un élément d'architecture peut être photographié sous des angles variés, le développement des pensées économiques peut être l'objet d'interprétations diverses. Par suite, les commentaires et réflexions proposés ici ne prétendent pas apporter de réponses définitives à toutes les interrogations précédemment formulées. Ils entendent constituer des éléments d'une culture économique et fournir, dans le même temps, des repères pour un débat. Ne serait-ce qu'à ce titre la nature et l'histoire d'une science méritent d'être prospectées. Cette nécessaire distanciation veut aider à fournir une vision plus compréhensive de l'ordre économique considéré comme prévalent dans les sociétés modernes. Réfléchir sur la nature de l'objet de l'économie politique ( et sur sa transformation ) conduit à éviter de prendre comme allant de soi des méthodes et des outils d'analyse qui n'ont fini par s'imposer qu'après des débats entre des esprits de premier ordre. Ces observations liminaires témoignent de l'importance de poser, pour la réflexion, quelques repères autour des rapports qu'entretiennent l'économie, l'histoire et la société ; mais il y a plus d'une manière, pour l'économiste, de méconnaître l'histoire. C'est pourquoi un double questionnement structure cet ouvrage : comment écrire l'histoire de l'économie politique et comment se faire rencontrer l'histoire et la théorie économique ?